Dr Geneviève Ziegel

PHARMAKON, PHARMAKOS, HOMEOPATHIE, PLACEBO[1]

Pharmakon…Placebo

L’on ne peut évoquer, le pharmakon, cette substance à la fois poison et « médicament[2] » sans, à un moment ou l’autre, inévitablement évoquer « l’effet placebo ».

Porteur de vertus mystérieuses et de risque potentiel inhérent à son essence elle-même, et à ce qui en présidait à la prescription, le pharmakon tel qu’il apparaît au terme de son parcours, convie à cheminer dans un espace insoupçonné et dans des temps des plus reculés. Mage, chaman, sorcier, sont conviés autour de lui et, avec eux, tout ce qui leur est inévitablement associé.

La magie entoure le visage du pharmakon[3].

Elle préside à l’angoisse qui l’accompagne et infiltre de façon subtile ce qui, dans son essence elle-même, porte la marque du placebo.

 

Cette « substance qui altère la nature du corps » comporte au-delà de ses vertus soignantes, quelque chose de l’ordre d’un « poison ».

 « Salutaire ou malfaisante », elle peut être tout à la fois « préparation magique […], aide au salut […], teinture et fard », elle rend le corps « autre », le « transforme » dans sa nature même. Rien ne sera plus comme avant… Quelque chose restera de ce trouble qui a altéré le potentiel vital et aussi, de ce qui, parfois jusqu’à l’ultime, en a permis la réparation, ouvrant alors un espace de liberté, sinon de libération d’un corps, dévoré par un feu brûlant…L’enfer et le Ciel…

Mais aussi…le ciel et l’Enfer… : les racines étymologiques sont parlantes quant à ce lent glissement qui, de l’indoeuropéen au grec, a transformé cette substance qui « transporte le pouvoir » en pharmakon tel qu’il est défini actuellement. Bien étrange rappel ici de cette autorité suprême donnée aux mages et devins qui, sous l’emprise de certaines substances, délivraient le message guérisseur…Le mal et le remède concentrés sur un même point, témoignaient de cette absence de dualité qui habitait le sacré. Pur et impur ; sacré, profane ; béni, maudit, n’étaient alors que les deux facettes de la même instance.

Remède au sens vrai du terme à l’origine, mais aussi émanation de celui qui prépare le médicament et le poison - le pharmakeos (eus)[4]-, ce pharmakon « qui altère la nature du corps » en est à la fois la résultante et le rappel.

 

Le soignant ne peut pas en être dissocié.

Ici, le subjectif s’invite, et avec lui ce qui fait le lit du placebo et de « l’effet placebo ». Magie, religion, cultures, temps premiers de l’humanité, antiquité, sont là en filigrane, portés par des mots apparemment bien proches, et pourtant bien différents dans ce qu’ils véhiculent de nuances et de message crypté, pour qui ne se penche pas sur leurs définitions et leurs transformations au fil des époques.

Les excès liés, en Europe aux cultes Bacchiques ou, dans d’autres contrées, aux abus de « pharmakon » ingéré par le « soignant » qui délivrait le message, ont vraisemblablement amené à rétablir une forme d’ordre. Cette « drogue » censée ouvrir la compréhension de ce qui pouvait conduire à la guérison, a fini par montrer ses effets et ce qu’elle pouvait induire de falsifications et de supercheries. Le sacré a ainsi été séparé du profane ; le pur, de l’impur ; le poison, du remède…

 

N’est plus, semble-t-il resté du pharmakon des origines, que sa représentation sous forme d’un rite- le rite du pharmakos-

Rappel symbolique de ce qu’il était - un remède- « qui soigne et guérit », avant de devenir le pharmakon actuel, à savoir un médicament, il ouvre le champ à d’étranges espaces.

Remède, « remédier, prendre soin, corriger »…S’il était semble-t-il au départ, remède -pharmakos[5]- le pharmakon actuel n’en garde que la trace. Il n’est plus que, « médicament ».

 

« Pharmakon », pharmakos…pharmakon

Le pharmakos met en acte sous une forme matérialisée le « pharmakon » des origines : « Empoisonneur, magicien, sorcier ; celui qui sert de remède ou de préservatif ou qu’on immole pour les fautes d’un autre » ; par la suite, « scélérat, misérable ».La définition est ici explicite et se met bien étrangement en scène dans un sinistre cérémonial où un être « expie les fautes d’un autre » - un pour tous- et purge la cité de ses maux. Etonnant passage qui, au travers du même mot -pharmakos-, désigne à un moment donné, à la fois « le mal et le remède »…

Émergent ici les échos inhumains de la Grèce antique où, livrés à la haine et à la vindicte de la foule en colère, quelques malheureux, tirés de leur refuge pour la circonstance, ne pouvaient qu’opposer leurs souffrances silencieuses à la horde de ceux qui en voulaient la mort…Remède tout trouvé pour conjurer le mal de la société dont ils avaient le malheur de faire encore partie, ils étaient choisis dans le rang des infirmes, des laids, des pauvres ou des exclus. Ils en désignaient la maladie, en même temps qu’ils en constituaient le potentiel remède salvateur dès lors, qu’après avoir déambulé dans les artères de la Cité, pour épurer de leur mal les êtres qui les croisaient ou les touchaient, leur sacrifice pouvait apaiser la foule et en calmer les prémices de révolte…

Ici aussi, le « symptôme n’est pas la maladie »… : le  trouble se situe sur un autre front qu’il s’agit de considérer et d’aller chercher…

 

Le pharmakos est « symbole »…Il parle en langage crypté et rappelle le soin tel qu’il était aux « Débuts »…Il évoque des temps bien anciens où l’homme était relié à  la nature et à son environnement. Ce qu’il comprenait -ou en ressentait à l’intérieur de lui-, lui permettait, en l’observant et en utilisant les forces cachées et vivantes, de mettre en acte le processus de soin. Consonance oubliée, refoulée, ou déviée, elle resurgit au moment où l’on ne l’attend pas et exhume le passé pour révéler une trace, dont ne se manifeste que l’aspect matérialisé qui doit délivrer son sens.

 

Le pharmakos est un « signe » d’appel : « pharmakon » des origines, émergeant sous une forme aussi symbolique que cryptée, il a pour tache de désigner le mal, mais aussi de le guérir, dès lors qu’il en épouse la double polarité.

Particulier rappel que ce rituel cyclique…Il parait chargé d’un rôle à facette multiples, pour mettre à la vue ce qui risque d’être oublié d’un passé premier, conjugué au présent sur différents niveaux, et susceptible d’être abordé sous divers aspects, historique, religieux, thérapeutique, culturel.

Symbole vivant de cette étrange re-présentation qui, dans ses potentialités à introduire un nouveau cycle de vie, le pharmakos témoigne, et, au fil des mots, rappelle …: le passé est là, en filigrane, infiltre la transmission et introduit le « placebo » qui s’y associe et s’y révèle, pour permettre que le « pharmakon » dont Socrate déplorait ses liens avec le mensonge et l’ignorance, ne puisse poursuivre complètement ses stratégies aussi mortelles que mortifères et sournoises.

Ce qui présidait à l’expulsion du pharmakos hors des murs de Cité, lorsque l’ordre de son Corps se devait d’être rétabli, ou que l’annonce de la fin de l’hiver, prélude l’arrivée du printemps, devenait promesse d’un nouveau cycle, est parlant…Tout se devait d’être épuré, au travers de cette lente progression dans les artères et voies de circulation de la cité, dont devaient être débarrassés les miasmes encombrants…En faisant émerger des énergies nouvelles, comme pour restaurer une dynamique, la stimulation à l’aide de tiges faites de vivaces, contribuait à ce que, ne puisse se faire une renaissance sur le mode ancien. Pour  que soit en quelque sorte stérilisé leur pouvoir de reproduction, les parties « servant à la germination » étaient battues, donnant ainsi toute sa force au symbole, avant que ne se déroule le sacrifice ultime, ou parfois, l’expulsion hors du Corps de la Cité.

Etrange représentation. Elle évoque ce qui, dans l’homéopathie rappelle davantage le « pharmakon » des origines -pharmakos- le « remède soignant »,  que le pharmakon actuel qui en a dérivé, le pharmakon médicament :

Mise en quelque sorte « en scène » dans un scénario aussi tragique que périodique, relié à ces lois premières  qui émergent le plus souvent sous forme de rites, l’homéopathie désigne à la fois, « le mal et le remède ». Elle n’est pas médicament.

Elle  semble « remède » tel qu’aux origines ; mais son versant curatif, qui en porte la marque particulière, dépasse le seul versant individuel, pour affleurer le collectif : il interroge la Cité sur le mal qu’elle porte en son sein, et qui nécessite d’être périodiquement « épuré ». Elle comporte comme lui, cette étrange particularité d’être régulièrement sortie de son tiroir de médecine populaire, entachée de facettes aussi peu compréhensibles qu’explicables, pour servir d’exutoire à une colère sans nom…La crainte du « magique » issue des temps les plus anciens, y côtoie l’apparente assurance -et parfois la superbe- des « nantis » du savoir, face aux « gens du peuple » crédules et ignorants qui s’en vont se « confier » aux sorcières pourvoyeuses, de décoctions, ou encore de simples recueillies au clair de lune, à l’heure où les fées disputent l’espace à des visages grimaçants, issus de l’ombre infernale.

La peur est là, qui déchaîne les passions et cherche son bouc émissaire, dès lors que l’angoisse est trop forte, ou que l’ordre nécessite d’être rétabli : l’homéopathie rappelle le « pharmakos », porteur des caractères de l’empoisonneur, mais aussi de ceux attribués à ce qui « sert de remède et de préservatif » avant d’être qualifié d’« imposteur et scélérat ». Comme lui, elle « expie » aussi « pour les fautes de quelqu’un d’autre ».Le passé, convié au présent, se conjugue à ce qu’il met en scène. Jacques Derrida dans son ouvrage sur le pharmakon, ne rappelle-t-il pas combien, même non dite, la réalité des faits pouvait se lire au travers des lignes inscrites par le conscient et aussi l’inconscient de celui qui en est l’auteur ?

 

L’homéopathie, porteuse des vertus du « pharmakos » soignant, remède des origines, est chargée du passé magique qui en fait la trame :

De ce fait, elle véhicule ce qui a pu y être associé de la subjectivité du devin magicien- pharmakeos, qui en prescrivait la prise, dans des rituels précis où rythme, horaires, saisons, avaient leur rôle. Elle en a, par voie de conséquence, tous les inconvénients et, pour bon nombre de tenants d’une pensée qui se veut moderne et déliée de tout apport obscur de passé, elle en porte l’héritage et ainsi :

 

Elle ne peut être que « placebo ».

Pharmakos désigné dans son essence même, elle se voit chargée ainsi d’une tare supplémentaire où le politique jouxte le religieux ; la médecine, l’obscurantisme et la « magie »… : charlatanisme, magie, leurre, escroquerie, mensonge, placebo…Tout s’enchaîne…

« Il plait au Seigneur, chanter placebo… »Le chant entonné dans les premiers accords des vêpres de morts par quelques figurants, censés manifester la tristesse qui convient aux circonstances, en échange de quelques piécettes, introduit déjà une connotation peu digne, dans laquelle le faux semblant côtoie la supercherie, et permet ce lent glissement vers la définition : « Médication donnée pour ‘faire plaisir au patient’ ».

Peut se comprendre alors l’impact de cette connotation religieuse dont la charge encore active au fond des mémoires et transmise au fil des générations, en constitue l’inconscient encore actif.

S’y rajoute aussi ce qui, issu d’un espace où le sacré et la solennité du moment, infiltrés par des intérêts plus prosaïques, met en avant, face aux « riches », des « pauvres » issus du peuple et désireux de tirer quelque profit…Les puissants et les grands face aux « simples » et aux figurants ; les savants de la médecine, face aux magiciens ; les scientistes, face aux « ignorants » quelque peu illuminés…

 

 Tout est travesti…hormis la vérité qui, toujours, ne peut faire autrement qu’émerger au fil du temps…

Et aussi peut-être de ce qu’impose la communication dans le corps vivant et les lois de survie inscrites dans le reptilien… : l’homéopathie, issue du passé, après un long périple entaché de connaissances issues des médecines traditionnelles et de discours chargés d e l’empreinte du religieux en cours, fait partie de ces zones étranges d’un savoir qui ne peut que contribuer à la faire émerger, et à la cerner.

Reliée aux lois du vivant par appartenance aux médecines dites « traditionnelles » issues du fond des âges, elle dérange… Cet apparent « placebo » pose problème et sa persistance, en dépit des attaques régulières dont elle est l’objet ; tout comme pouvaient rituellement les subir, les pharmakos, dérange….Il dé-range l’ordre de la pensée établie, en portant le conflit dans cette zone ombrée, où tout est ordonné, mais où tout ne peut pas être mis en ordre ; où tout est classifié, mais où tout ne peut être codifié, ni intégré dans une case absolument précise… : quelque chose gêne… ; tout comme l’« effet placebo » qui y est attaché et bien des facteurs qui y sont associés :

 

De fait, dans le « placebo », tout est dérangeant

Point de repères, ni d’ordre véritable -la « magie » s’en mêle certainement !…Résultats variables et pourtant présents, effets repérables dans le sang, dans les images reflétées par le cerveau, effets labiles mais incontournables, critères d’action positive variés, mais malheureusement étayés par d’autres facteurs plus incertains, action repérable sans que ne soit administrée la moindre molécule, ni parfois, dit-on, sans le moindre granule… ; facteurs subjectifs repérables, mais non classifiables : la parole et l’imaginaire s’en mêlent qui, au-delà du discours, devient porteuse d’effets ou d’action bien palpables…L’inconscient vient ici emmêler ses effets. Traditions, culturel, société, histoire propre du sujet, gênes porteurs de la mémoire d’une succession de générations, ont chacun leur mot à dire, pour « parler » le sujet, lui donner une place « singulière », et aussi sa place au sein du corps vivant.

Point de « cas », seul un sujet ; et un sujet à l’œuvre, qui parle l’inconscient…

Passé, futur, présent, tout est entremêlé, qui vient énoncer, dénoncer ce « placebo », et parler de son « effet » dans ce qu’il a à dire et à révéler, mais aussi dans son impossibilité  tout dire et tout révéler….

 

Visage connu, le placebo est utilisé dans les expérimentations.

Il sert à faire surgir les symptômes probants de la maladie et l’effet curateur du remède, auquel ses effets se voient comparés. Symptômes précis, bien endigués, ils se voient mesurés à l’aune du placebo, avant de disparaître et ainsi, devenir témoins des vertus curatrices de la molécule ou de la substance… : si le remède est efficace, il permet statistiquement d’endiguer de manière formelle des troubles choisis, selon des critères précis et statistiquement repérés pour la majorité des cas. Serait-il porteur chez certains sujets d’une réponse moins éclatante ou plus modérée, une sous-classe sera décrite, qui générera un traitement différent, plus modéré, tant dans le temps, que dans la dose attribuée…

Classes et sous classes diagnostiques, régulièrement revues et corrigées, posent confusément problème au médecin, dès lors qu’il ne peut  se résoudre à ne résumer le sujet qu’à un « cas ». Elles posent problème au chercheur qui ne peut y inscrire toutes les figures qui sont susceptibles de se présenter. Elle butent sur ce qui touche à la pathologie psychique et à ses troubles difficiles à étiqueter, cataloguer, et soigner : les pathologies profondes inscrites dans la matrice du comportement, ou ne donnant à voir qu’une facette directement liée à la culture ou au pays d’origine, se voient proposé le même type de traitement. Point d’égard pour ce qui les différencie et pour des abords autres, qui n’en sont pourtant pas moins une réponse possible pour le sujet - ce sujet là. Est proposée ici, La réponse adaptée- et si l’on n’y prend garde, imposée- …

Issu de l’immense Amérique, même si sa conception n’en est pas uniquement issue, le DSM[6] pose pourtant encore question…Modèle nord américain des troubles psychiatriques, cette classification des désordres psychiques est utilisée bien au-delà des frontières où elle a vu le jour. Y sont annexées certaines pathologies étrangères, à la seule condition qu’elles soient repérables aux USA ; y sont aussi colligées des pathologies qui, absentes dans d’autres pays, reçoivent néanmoins le label de pathologies valables aussi pour ces pays…

Les conséquences thérapeutiques, dès lors qu’une liste de symptômes, tient lieu de descriptif de la maladie, et que sont éliminés le regard du médecin et la finesse de son approche pour en décrypter le sens réel, ne sont pas à dire.

Ce listing, de rigueur pour indiquer, moduler, affiner le traitement, dans le désir louable et affiché d’y voir plus clair, d’avoir un discours commun, donc compréhensible par tous ; dans le désir aussi d’un fonctionnement au moindre coût, avec statistiquement, le moins de risque d’erreur, a son intérêt ; mais il se heurte aussi à un écueil… : le chercheur, comme le médecin, voient échapper à leur contrôle ce qui échoit aux statisticiens et aux financiers gestionnaires de la Santé. La politique s’en mêle, le Cœur, comme les organes essentiels de la Cité se mobilisent… Se pose la question de ce qui est universel, et ce qui ne l’est pas…Problème majeur, mais non moins gênant pour le soignant, dès lors que sont suggérés, parfois avec des velléités de les imposer, une thérapeutique, un mode thérapeutique, un protocole thérapeutique. Le médecin y répugne, le patient s’en échappe…L’ « irrationnel » bat son plein, là où le « rationnel » veut imposer sa loi.

 

Visage peu connu : le « placebo » bute sur la classification DSM[7].

Si celle-ci se veut rester au plus près des résultats statistiques,  elle montre ici sa limite…Si elle se veut seule, unique, pour rendre compte de ce qui est et de ce qu’il faut, elle sort de la réalité de la clinique au quotidien. Laissée entre les seules mains du médecin qui en applique strictement les directives, face à la « singularité » du sujet souffrant, elle pose problème. Ses effets à long terme, s’ils ne sont pas des plus prévisibles pour le moment, se font pressentir. La multiplication des pathologies à traiter de manière univoque, sans véritable individualisation de l’abord thérapeutique, la demande de plus en plus grande de médications systématiques pour le moindre « incident de parcours », en témoignent, tout comme, à l’inverse, les traitements trop standardisés qui éveillent la méfiance de ceux à qui ils sont proposés. Le sujet est mal traité -maltraité.

De plus, si cette approche, aussi paramétrée que restrictive, permet de rentrer dans le cadre des statistiques et des moyennes, elle ne dispense pourtant aucunement des aléas de ce gênant « effet placebo » : le « pharmakeos soignant », ce qu’il est, ce qu’il représente, ce qu’il échange, sont encore opérants. L’ « effet placebo » constitue le problème dans l’expérimentation : patients, groupes, molécules non strictement comparables, situation exceptionnelle liée à la mise en place du protocole lui-même, manque de sujets d’autant plus marqué que la sélection se veut rigoureuse, annonces faites sur le médicament proposé, réputation de ses décideurs…Tout concourt à compliquer les choses et contribue à atténuer cette aura d’absolue objectivité…

 

Apparaît le spectre inquiétant du « non mesurable » de la relation.

Choix de l’expérimentateur, contexte, couleur et aspect des remèdes, introduisent l’ombre de celui qui administre, mais aussi fabrique : même s’ils n’ont pas le même visage, la même aura, ni certainement le même impact, ils peuvent tout à fait être mis dans le même creuset.

 

Ressurgit aussi l’écho d’un passé :

Il jaillit à un niveau où il est difficilement concevable, puisque non paramétrable, ni surtout reproductible et montre à quel point pouvoir et « soignant », se confondent, et quelque part se « fondent » dans le médicament administré, pour lui conférer ses vertus soignantes et le transformer en « remède »-qui remédie et guérit-…

Art de la médecine, précision de la science et, placé entre ces deux instances, le médecin!

Emerge donc ici, de façon imprévisible, inscrit en filigrane, ce qui vient des temps anciens avec ses rites. L’homme s’y vivait alors partie intégrante de la nature. Il en observait les effets et les transposait dans les supports thérapeutiques ou les médicaments, porteurs symboliques d’une lourde charge. Le coté « magique » puisait ici ses racines dans le sacré et dans les forces que celui-ci mobilisait. Ce qui en émanait de curatif, traduisait ce dialogue incessant avec un monde qui, au travers du « soignant », et de ce qu’il en véhiculait, délivrait son message chargé d’une puissance aussi bien de mort, que de vie ; celle que rappelle le « pharmakos remède » des origines et après lui, le pharmakon actuel, cette substance étrange qui en « aidant » potentiellement « au salut », met aussi en lumière une souffrance expiatoire susceptible peut-être, de délivrer de l’ombre du péché, en précipitant l’épreuve « du passage » par la maladie…

Maladie du corps, maladie de la pensée…le poison fait son œuvre, au coeur des forces de vie ; mais tout ne peut qu’être changé, transformé, mais aussi mémorisé par le corps, et à travers ce qu’il véhicule, par les générations...

 

Inscrit au cœur du soin, l’« effet placebo », ne peut que poser question.

Il émerge dans un espace insoupçonnable qui va bien au-delà de ce qui a pu en être facilement décrit. De quoi est il fait ?Quel mélange d’irrationnel conjugue-t-il avec l’inexpliqué et l’inexplicable?L’homéopathie n’aurait  qu’un  effet « placebo », la psychanalyse et ses dérivés ont un effet « placebo », les médecines traditionnelles seraient, pour la plupart, et dans leur mode d’action, en majeure partie « placebo ».

Le mode d’approche classique en est-il délié ? Certes non. Dès lors qu’intervient la relation entre celui qui donne et celui qui reçoit, l’« effet placebo » est en action. Psychisme du médecin ; foi en la thérapeutique, vertus qui y sont associées, contexte de la relation, rites qui l’accompagnent, aspects des remèdes, mode d’administration : tout intervient ici, repris par le sujet inséré dans son histoire personnelle, héréditaire et dans sa manière de nouer des liens avec ce qui est à l’extérieur, et à l’intérieur de lui-même.

Mis en avant par certains, contesté par d’autres, mettant en cause la valeur de médications ordonnées par l’entremise de statistiques et de classifications, pourvoyeuses de « cas », plus que de sujets souffrants, le placebo se voit ainsi, non seulement lié aux conditionnements imposés par la culture et la sociologie, mais aussi à sa façon de concevoir de percevoir et de vivre la maladie.

 

Il se heurte à ce qui contribue à investir tout traitement, de quelque ordre que ce soit, d’une puissance imaginaire ou marquée par l’« irrationnel »…

« Irrationnel »…le mot clé… : il rime ici avec inexplicable et ressort de manière aussi régulière qu’itérative, dès lors que sont prononcés le vocable de placebo et celui de son  « effet » ; il rend difficile l’appréhension de ce qui est actif dans le médicament et le processus soignant ; il pose la question du chemin par lequel le vecteur curatif se doit de passer pour devenir efficient. Il interpelle d’autant plus, que le refus d’observer et d’analyser ce qui se passe, avec un autre regard ou avec d’autres outils, en renforce les expressions et les utilisations hasardeuses.

 

Empreints du dualisme cartésien, les tenants du « tout médicament » aux prises avec le mesurable, l’évaluable, le démontrable, s’opposent à ceux qui font parfois de la seule relation, le « primum movens » de l’impact thérapeutique…Le « cas » se heurte ici au singulier ; le listing des signes proposés a des difficultés à se superposer à ce qui est « vraiment », au-delà de la plainte et des symptômes présentés. N’en est pas analysé le véritable sens.

La médication, la dose à laquelle elle est préconisée, ne vont pas forcément être adaptées à la souffrance du sujet dans ce qu’elle recouvre véritablement : il échappe autant à la statistique, qu’au listing avancé pour souligner avantages et indications de la molécule préconisée…

Faute d’un diagnostic de la réelle etiopathogénie, le sujet peut aussi se voir renvoyé à lui-même ou ne pas être mieux compris par les tenants du « tout relationnel », souvent peu à même d’évaluer l’impact des empreintes héréditaires et des transformations de terrain,  responsables de pathogénies impossibles à annuler par la seule force de la parole, ou du rite curateur.

 

Le médicament, s’il a son rôle propre, ne peut donc être séparé de celui qui le choisit et le donne ; ni le soignant investi d’une puissance à ce point active, qu’elle rende toute médiation inutile ou dispense toujours de support  matériel. Même les magiciens des temps passés avaient leurs « δαϊμοη »- daimon- ou leurs voix intérieures pour les guider et leur souffler la voie à suivre, la médication à administrer, ou encore la parole « guérisseuse » à délivrer. Pris entre deux courants aussi limités, que peu adaptés face au singulier, l’art de la médecine se doit donc de retrouver ses lettres de noblesse et le praticien éclairer de son expérience et de son savoir, la modalité thérapeutique à utiliser. 

Si le médicament est chargé de puissance curative, c’est, si l’on s’en réfère à sa racine indoeuropéenne, qu’il « transporte un pouvoir » dont le soignant est une forme de médiateur plus ou moins efficace par ce qu’il est, et par ce qu’il sait. En plus de ses composantes que le corps est susceptible d’utiliser pour retrouver un nouvel équilibre, la substance préconisée comme active, se voit porteuse d’une forme de « mémoire » impliquant le travail de ceux qui contribué à la faire émerger dans sa vertu thérapeutique.

 

Finalement…Qu’en est-il vraiment ?

Allopathie : le médicament administré est, tout comme chaque support thérapeutique, chargé d’un « effet placebo ».La croyance dans son efficacité, alliée à la puissance de la relation thérapeutique et à la foi du médecin dans la valeur de la molécule utilisée, joue d’autant plus son rôle, que celle-ci est estampillée par les données les plus récentes de la science ; l’effet spécifique conféré à son action démontrable, reproductible, et visible sur différents paramètres, fait le reste.

Homéopathie : hormis en expérimentation animale et cellulaire, et vu son action individualisée, le produit utilisé peut difficilement, tout au moins si les mêmes critères d’expérimentation sont retenus, passer l’étape du « double aveugle ».Cela ne peut donc que poser problème…

Par contre l’action de cette substance diluée et dynamisée, n’a rien d’un seul « effet placebo ». Elle a une action par elle-même. Ses effets positifs et ceux qui traduisent une aggravation suivent une forme de logique repérable au travers de ce qu’en illustrent les pathogénésies. Elle n’a donc pas les seules propriétés perceptibles dans le cas d’une substance dite « neutre », active par son impact sur le seul subjectif et imaginaire, avec les améliorations, transformations, ou sédation spontanée de symptômes, qui caractériseraient l’ « effet placebo ».Elle intervient comme vecteur de changement, dès lors que c’est l’organisme dans lequel elle va être introduite, qui va traiter l’information qu’elle lui transmet, pour la constituer comme signal curateur, en correspondance avec les signes pathogénétiques dont elle est le reflet.

Ainsi, elle est considérée comme ne véhiculant qu’un seul « effet placebo », dès lors que l’on refuse de quitter le registre d’action défini pour une intervention strictement moléculaire. Ce qui, comme en psychanalyse, psychothérapie, thérapie de type culturel, ou simple soutien dans le soin, intervient dans la relation, contribue ici, à compléter l’efficacité de son approche. Celle-ci est d’autant plus individualisée, qu’au travers des modalités présentées, se dessinent en filigrane et en miroir, illustrés par le remède de fond, le mode réactionnel et la mentalité du sujet ; la diathèse auquel il appartient de manière prévalente se posant ici, comme une sorte de pendant de ce que l’on qualifie généralement de « structure psychique ».

 

Emergeant des mots, des blancs du discours de ceux qui en transmettent -ou en ont transmis- le message, le passé imprègne le présent…

Il influe aussi l’à-venir.

Peut-être peut-on considérer que le mensonge et l’ignorance, poisons de la pensée et actifs comme le pharmakon dont parlait Socrate qui en a évoqué les effets mortifères et subi les conséquences mortelles, ne sont pas finalement totalement opérants. Les stratégies adaptatives du corps vivant, ne finissent-elles pas par en susciter l’émergence, pour qu’en soient traités à un moment ou un autre, les effets pervers et cachés ? La question peut  ici se poser.

 

« Pharmakos » de la médecine, l’homéopathie joue ici son rôle.

 Représentation symbolique d’un passé ancien où la magie, encore synonyme de sacré -et non pas de stratagèmes diaboliques, porteurs d’illusion et de charlatanisme-, donnait le pouvoir d’observer, sinon de «percevoir » la Nature à l’œuvre, et d’en imiter les actions, avant de les fixer dans un « rituel » destiné à en conserver les informations, elle en illustre un des messages soignants. Elle désigne le remède -et non pas le médicament- susceptible de soigner le corps du vivant, mais aussi celui de la Cité. En lien serré avec le vivant, dont elle épouse les lois, elle en favorise les potentialités adaptatives sur différents niveaux :

Ne fait-elle pas du placebo une forme de « pharmakon », en l’amenant à désigner le poison de la pensée en place, et ce qui peut, tout en laissant des traces, ouvrir l’espace de sa guérison ?

Ne pointe-t-elle du doigt, ceux de ses concepts qui, rigidifiés, sinon sclérosés dans une perspective unique, peuvent en devenir l’écueil et le vecteur d’enfermement ? Au-delà de ce qui peut en apparaître, dilué dans une apparence de flou, impalpable, magique et irrationnel, ne révèle-t-elle pas sa capacité à favoriser une dynamique ? Ne montre-t-elle pas sa potentialité à restaurer l’énergie d’un corps, qu’il soit celui d’un vivant, ou de la société auquel il appartient ?

Ne soulève-t-elle pas la question d’un matérialisme délié de certains apports structurants du passé, avec ce qui est introduit alors de limites, au point que, du remède qui soigne, l’on passe au médicament « qui altère la nature du corps » ? N’est-elle pas ainsi, au-delà de son donné à voir, subtilement porteuse d’une promesse d’évolution ?

 

La question ne peut que rester posée…

Elle peut aussi peut-être se conclure sur ce texte porteur d’ouverture publié dans le Bulletin de l’Ordre en Janvier 2007 et rédigé par la  Commission d’éthique du Conseil de l’Ordre des médecins de la Cote d’Or, dont le propos illustre bien la difficulté où se trouve le médecin, dès lors qu’il rentre dans une pensée dogmatique, quelle qu’elle soit. Il incite à la réflexion :

«  Nous recevons tous au départ une formation identique, qui est aussi une conformation. La médecine conventionnelle est devenue une science basée sur des preuves, au terme d'analyses comparatives. C'est sa façon d'évoluer, c'est sa façon de s'améliorer, et cette approche rassure notre culture occidentale. Les autres médecines manquent de ces références quasi mathématiques, mais se trouvent confortées par des références affectives ou historiques et par l'expérience humaine. Nous connaissons tous des malades nous ayant rapporté les succès de confrères pratiquant une médecine étrangère à nos pré requis. Rejeter a priori ce qui nous est étranger confine à la discrimination. Ce n'est pas acceptable. Une attitude éthique consiste, soit à accéder à un savoir suffisant des préceptes régissant l'autre médecine, soit à adopter une politique tolérante vis à vis des principes que nous ne connaissons pas. Dans les deux cas, il convient de ne pas déstabiliser le patient qui a ses propres repères et qui doit en tirer profit. Ce devoir de tolérance est valable pour tous. L'indispensable foi dans ce que l'on fait ne doit pas conduire au sectarisme. Il faut rappeler que notre déontologie nous impose de faire appel à des confrères lorsque nos moyens nous semblent insuffisants ou inadaptés. […] Nos références, à défaut d'être techniques, doivent être humaines, c'est à dire morales. Nul n'a le monopole de l'honnêteté. Comment, dans ces conditions, dépister les marchands d'illusion, les thaumaturges, les charlatans qui méritent notre réprobation? Peut-être en nous connaissant mieux, en reconnaissant le soignant, plutôt que la pratique.

 Le débat, pour ne pas être passionnel, se doit d'être raisonné et centré sur l'intérêt du malade. Son adhésion à une démarche thérapeutique, quelle qu'elle soit, ne doit pas le disqualifier. A l'un des procès de Mességué, un avocat déclara «On reproche aux guérisseurs de ne pas être médecins, moi je reproche aux médecins de ne pas être guérisseurs ! ». C'est une réflexion que nous devons méditer. En conclusion, évitons le terme de médecine alternative. Cet épithète suggère une exclusivité tout à fait contraire à l'éthique, comme au bon sens. La tolérance de l'autre a l'avantage de l'envisager sous l'angle d'une complémentarité qui, loin de consacrer une rupture entre praticiens, loin d'imposer au malade une dissimulation de ses démarches alternes, permet de préserver un contact utile et profitable à tous. ».

Geneviève Ziegel Montpellier.

 

                                  

Bibliographie.

Ziegel Geneviève. « L’homéopathie face au placebo ». Editions des entretiens internationaux de Monaco.Dec.2006.

 


[1]Ce texte reprend une partie des thèmes développés dans l’ouvrage : « L’homéopathie face au placebo ».Geneviève Ziegel. Editions des entretiens internationaux de Monaco.Dec.2006.

[2] Medicamã : “Substance active employée pour traiter une affection, une manifestation morbide ».Viendrait du  terme latin medicamentum signifiant  : « médicament, remède », mais aussi « drogue, teinture, fard » ; la distinction entre « remède » et « médicament » se faisant en fait, à partir de ses racines indoeuropéennes d’abord (Phar : transporter, mak- : pouvoir), puis grecques (Pharmakon , Pharmakos), amenant à ce que soient maintenant  finalement séparés les deux termes : « Tout ce qui guérit le mal est remède ; il n’y a de médicaments que les matières ou les mixtions artificiellement composées, préparées et administrées pour produire cet effet […] les médicaments sont des produits d’une certaine industrie de l’homme […] Ce que l’on considère dans le remède c’est l’effet, la force, l’efficacité ; et dans le médicament, c’est sa composition […] ou bien l’application qu’on en fait. » Lafaye dictionnaire des synonymes. Remède, médicament. Le Grand Larousse de la langue Française. Deuxième édition. Tome IV. Page 1300. 

[3] Pharmakon : « toute substance au moyen de laquelle on altère la nature d’un corps, toute drogue salutaire ou malfaisante, d’où drogue médicinale, médicament, remède préparé, médicament solide ou breuvage ; moyen d’assurer le salut, poison funeste, dévorant, meurtrier, mortel, préparation magique, teinture, fard… » Dictionnaire Bailly.11ème édition.

[4] Pharmakeus (eos) : « celui qui prépare ou administre des médicaments ; celui qui compose des préparations magiques, d’où empoisonneur, magicien ».Dictionnaire Bailly.

[5] Pharmakos : « Empoisonneur, magicien, sorcier ; celui qui sert de remède ou de préservatif càd qu’on immole en expiation des fautes d’un autre, particulièrement des fautes d’une ville ; par la suite scélérat, misérable ».Dictionnaire Bailly.

[6] Diagnostic and statistical manual of mental desorders.

 

[7] Classification diagnostique des différents troubles mentaux élaborée aux Etats unis  avec le concours aussi d’autres pays, européens notamment.

HOMÉOPATHIE

Nocivité des téléphones portables,...

Télécharger l'oeuvre scientifique de Madeleine Bastide - Professeur des Universités

Articles choisis

GIRI, due to its nternational structure, organizes workshops yearly throughout the world. The aim of the GIRI is to bring together pharmacologists, biologists, physicians, chemists, physicists and other professionals to communicate, exchange experiences and develop joint research projects; the distinctive feature of the research activities of the group is the study of ultra low dose substances or high dilutions, homeopathy included. Although the mechanism of action of the very diluted solutions of active principles on biological systems is an important concern of the GIRI, the major interest of the Group is directed towards the advancement and understanding of high dilution effects. More than one hundred persons are GIRI members, coming from 20 different countries.

The GIRI was created in Monaco in 1985, sharing the same values as the Monaco Talks, by HSH Princess Antoinette de Monaco, Prof. Madeleine Bastide and Dr René-Philippe Halm.